Bayart, contre l'opinion la plus répandue.
Le politologue français, Jean-François Bayart, a donné une conférence à l'auditorium de l'UCAD II le 26 janvier sur le thème : « Globalisation et formation de l'Etat.» L'auteur de plusieurs ouvrages dont ‘'L'Etat au Cameroun'', ‘'La politique par le bas'', ‘'La politique africaine de François Mitterrand'', ‘'L'Etat en Afrique. La politique du ventre'' mais l'ouvrage qu'il est venu présenté au public sénégalais est : ‘' Le gouvernement du monde, une critique politique de la globalisation'' paru aux Editions Fayard (2004).
L'opinion répandue est que la globalisation menace le monde mais Bayart prend le contre-pied de cette thèse. La globalisation ne menace pas l'Etat, selon lui. Seulement, elle met à nu la culture de l'être humain qui croit que tout ce qui lui arrive est nouveau. Dans Le Gouvernement du monde, il fait un diagnostic de la réincarnation du pouvoir dans l'analyse de la globalisation. M. Foucault parlait du processus de la formation de l'Etat ou de l'émergence de l'Etat.
Qu'est-ce que la mondialisation si ce n'est une compression du temps et de l'espace. « La globalisation n'est ni le monopole de l'Occident, ni celui des Etats-Unis. La globalisation ne vient pas d'ailleurs, c'est nous qui la faisons. L'ensemble des continents participe à la globalisation. » Il n'est ni pour la thèse des alter mondialistes ni pour celle des néo-libéraux.
Bayart, seul contre les thèses des alter mondialistes et des néo-libéraux.
Trois principaux arguments que les uns et les autres prennent pour leur propre compte. Chaque camp les voit avec ses propres yeux, selon ses aspirations et ses craintes.
- La progression du marché se fait au détriment des prérogatives de l'Etat, selon les alter mondialistes alors que les néo-libéraux plaident pour la globalisation car elle permet la libre concurrence du marché.
- La régionalisation du système planétaire (UE, UA etc.), selon les alter mondialistes les organisations internationales vont ravaler l'Etat au second plan.
- La guerre civile est aussi vue comme une déliquescence de l'Etat. La guerre est un symptôme de la faillite de l'Etat et de sa destruction.
Pour Bayart, ces arguments qui se fondent sur l'ébranlement de l'Etat et le fondamentalisme du marché ne sont pas convaincants.
D'abord, pour les alter mondialistes, la création des institutions comme la Banque Centrale Européenne, le règne du néo-protectionnisme est une pratique commerciale qui demeure fondamentale malgré la libéralisation. Le libéralisme va avec un renforcement des prérogatives de l'Etat : régulation renforcée du marché.
La globalisation procède aussi d'un phénomène de libéralisation (les grandes multinationales) mais aussi du cloisonnement de la force de travail. Elle est un système très contradictoire. Mais elle n'est pas une menace pour la diversité culturelle et qu'elle ne pourrait pas conduire vers l'érosion des Etats-Nations.
La globalisation n'est pas un monstre prêt à tout dévorer sur son passage. Mieux, c'est la globalisation qui est à la genèse de l'Etat. Pour le continent africain, il n'y a pas à craindre le phénomène car il a toujours été dans le processus de la création de l'Etat à cause de la traite des esclaves, de la colonisation et du capital financier.
Et pour les ''libéralistes'' ou néo-libéraux, le libéralisme n'est jamais pour un Etat fort. Une évidence même. Il soutient que les néo-libéraux ont tort de penser que la mondialisation c'est le marché libre : le laisser-aller le laisser-faire. Croire que ce phénomène entraînerait la fin de la centralité du marché est un leurre. Il n'y aura pas de recul de l'Etat. Il garde ses prérogatives. C'est un phénomène qui façonne l'éthique et le corps de l'individu. Elle est à l'origine des solidarités internationales.

Ensuite, l'Etat n'est pas soluble dans la régionalisation. L'UE comme l'UA n'a la puissance que celle que lui attribuent les Etats membres. Les organisations régionales sont faibles par rapport aux Etats-Nations. Elles créent des réseaux qui s'articulent dans les Etats-Nations sans nécessairement les ébranler.
Et en fin, la guerre n'est pas le signe de la crise de l'Etat. On dit souvent que ce sont les Etats qui font la guerre. Les seules guerres séparatistes en Afrique sont celles du Katanga et du Biafra. Ce sont des guerres civiles pour le contrôle de l'Etat qui ne sont pas des guerres de dislocation de l'Etat. M. Bayart tait le conflit casamançais, il ne fait pas état aussi du conflit en Ethiopie qui a engendré aujourd'hui l'Erythrée, il passe aussi sous silence la guerre au Soudan entre le SPLA de John Garang, séparatiste sudiste, et du pouvoir en place.
Les grandes religions entrent dans le cadre de la globalisation. C'est le cas du christianisme ou de l'Islam.
L'auteur de ‘'L'Etat en Afrique. La politique du ventre'' a tenté de démontrer que ni les libéraux ni les alter mondialistes n'ont raison. L'Etat garde donc ses prérogatives.
Qui gouvernent les Etats africains ?
Les Etats faibles sur le plan économique comme ceux du Tiers-monde n'ont peut-être pas les mêmes avantages à tirer de la globalisation si les décisions sur les grands dossiers de l'Etat sont prises ailleurs. Si les gouvernements, les parlements ne jouent que les seconds rôles au profit des Institutions de Brettons Woods ( la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International) et des grandes multinationales, on ne peut pas dire que les Etats ne sont pas affaiblis par la globalisation. Quand les budgets des Etats africains ne sont pas établis en Afrique, peut-on parler de renforcement de l'Etat ?
Ce qui irrite beaucoup de personnes ce ne sont pas les actes posés par le système des Nations Unies même si certaines pratiques ont toujours fait couler beaucoup d'encre mais le fait de vouloir décider à la place des Africains comme s'ils étaient incapables de réfléchir par eux-mêmes et pour eux-mêmes. Le système onusien est une forme supranationale de la souveraineté car il crée des instruments juridiques qui permettent l'utilisation de la force si le besoin se fait sentir.
Ce sont les Etats qui font la guerre et, c'est parce qu'ils ne sont plus en mesure de jouer leur rôle que nous assistons à des affrontements armés. Par exemple, en ex-URSS, quand l'Etat n'arrivait plus à exercer son contrôle que la dislocation a eu lieu. Ou peut-être M. Bayart veut nous faire croire que les Etats occidentaux ne sont pas encore arrivés au stade où sont aujourd'hui les Etats africains puisqu'il n'y a pas de guerres civiles.
La gouvernementalité (le concept de Michel Foucault) existe-t-elle donc dans les Etats africains ? Ce que Foucault entend de ce concept c'est la vérification de l'action du gouvernement (pourquoi un tel projet, comment le réaliser, avec quels moyens et avec quels acteurs ?). Dans leur ouvrage, Empire, T. Negri et M. Hart, parlent de biopouvoir. Pour eux, le pouvoir n'est pas seulement vertical mais il est aussi capillaire ou horizontal. Le pouvoir c'est la micro politique. Pour eux, il est la souveraineté du roi vers le contrôle des populations et la gouvernementalité permet de vérifier le biopouvoir. C'est une analyse mondiale du pouvoir dans les sociétés modernes. C'est la question : Qui gouverne ?
La recomposition de l'Etat moderne.
L'Etat n'est pas en crise mais c'est un processus de la recomposition de l'Etat. C'est un mode de délégation ou de décharge de pouvoir de l'Etat à des compagnies privées en matière de sécurité ou de perception des impôts. C'est ainsi que l'on assiste à la déliquescence de l'Etat providence (welfare state) : par exemple, le contrôle des visas et des passeports à l'embarquement et au débarquement est délégué aux compagnies aériennes. Cela prouve, selon Bayart, que l'Etat est bien présent.
Le droit d'asile est vidé et les processus sociaux censés protéger la globalisation renforcent l'Etat (les contrôles stricts aux frontières). Le phénomène de la globalisation va de pair avec la conscience nationale. Ainsi l'Etat n'est pas la victime de la globalisation mais en est son produit. C'est la globalisation qui a engendré l'Etat. La colonisation est une globalisation au forceps des empires occidentaux ou du capitalisme de la révolution industrielle.
L'auteur de La politique du ventre évoque le processus de la formation de l'Etat et le processus de l'universalisation de l'Etat. Selon lui, ce dernier phénomène est indissociable de l'Etat colonial. La colonisation a mis fin à la royauté et à l'empire. C'est ainsi que les groupes sociaux autochtones ont investi l'espace imposé par la colonisation (l'Etat) et c'est ce qui est à l'origine des luttes sociales d'où la greffe de l'Etat moderne. Et les peuples colonisés se sont emparés des idéologies du colonisateur. Le processus de l'universalisation de l'Etat a commencé dès le 19 e siècle et se poursuit jusqu'à aujourd'hui.
La globalisation est un phénomène de pouvoir et de coercition. Bayart, entend l'Etat au sens wébérien du terme. Le monopole de la violence physique légitime, pour reprendre les mots de Max Weber.
Est-ce que la mondialisation a besoin de l'Etat aujourd'hui ? C'est un Etat fort qui a besoin de la mondialisation. C'est le cas des grandes puissances comme les Etats-Unis. Cette première puissance mondiale se sert de la mondialisation pour imposer sa suprématie en matière économique et culturelle et, même militaire. C'est pourquoi les craintes selon lesquelles la mondialisation est une menace pour la planète sont légitimes.
La globalisation est-elle une menace contre la culture ?
Ne pas avoir des réponses immédiates n'empêche pas de se poser un certain nombre de questions. Voilà des interrogations que nous sommes en droit de se poser.
Le phénomène ne va-t-il pas accentuer le racisme structurel ? C'est-à-dire le fait de soutenir que l'Afrique pour ne pas dire le Tiers-monde n'est pas important. Donc accumuler les capitaux financiers en Occident sans se soucier du reste du monde par le biais des multinationales et des échanges inégaux justifierait le pessimisme de certains.
Ne va-t-il pas également renforcer le ‘'racisme scientifique'' ? Qui consiste à dire que les uns sont plus intelligents que les autres, disons une façon pernicieuse de regarder autrui, ce qui n'est pas nous-mêmes. On se rappelle que cette thèse a fait école depuis l'arrivée au pouvoir de Hitler à cause de son théoricien Gobineau. Inutile de répéter que la théorie de Gobineau est fallacieuse, cette théorie de la conspiration, mais elle a bouleversé toute la planète et a donné au monde sa deuxième guerre.
Même si la croyance n'est pas la science, on peut accepter que la science est la réalité et la croyance quand on sait que les données en Sciences exactes relèvent de l'objectivisme et celles en Sciences humaines du subjectivisme. On est en droit de se demander le rapport entre la globalisation et la culture et, les enjeux derrière le phénomène.
Le néo-libéralisme et le fondamentalisme du marché ne sont-ils pas des facteurs qui désagrègent les cultures des pays en développement ?
La globalisation des peuples africains et le flux migratoire. On pourrait penser que les personnes qui vivent hors de chez eux, surtout en Occident sont plus en contact avec le phénomène de la globalisation.
La communauté manjaku est concernée par la nébuleuse de mondialisation. Les manjaku sont en Guinée-Bissau, au Sénégal, en Gambie, en Mauritanie etc. (en Afrique). En Europe, ils sont en France, au Portugal, en Espagne etc. Et en Amérique, ils sont aux Etats-Unis et ailleurs.
Ils vivent déjà dans un univers dont la culture n'est pas celle de leurs ancêtres. Quels impacts aujourd'hui avec le développement des NTIC ? Les chaînes câblées échappant aux contrôles des Etats peuvent avoir une influence sur le comportement surtout des jeunes manjaku. On pourra dire la même chose pour l'Internet et la téléphonie mobile.
Tout manjaku vivant en Occident peut aujourd'hui joindre un parent quel que soit le lieu où il se trouve. Même dans les villages reculés de la Guinée-Bissau (ucaak manjaku), on peut utiliser le téléphone mobile. Le calvaire de retrait des mandats appartient au passé car avec Western Union, la famille reçoit rapidement le mandat envoyé. C'est grâce aux NTIC que les manjaku sont en train de vulgariser leur culture. Sur ces points on peut dire que la globalisation est bénéfique pour la communauté manjaku vivant hors du ucaak.
Mais chaque chose a des effets positifs et négatifs. Car le risque de la globalisation sur le plan culturel c'est l'accaparement de tous les médias (Cinéma, TV, Radio, Internet, Presse écrite) par les grandes puissances. La crainte est que l'Occident va envahir le monde et le domaine culturel car c'est lui qui a les moyens de produire les biens culturels en grande quantité dans les secteurs du Cinéma, de la musique, de la nourriture, de l'habillement. Leurs langues nous seront imposées davantage. Même la France se sentant menacée par la culture américaine a émis une exception culturelle en matière commerciale.
Même si Bayart affirme avec force que la globalisation n'est pas et ne peut pas être une aliénation culturelle et/ou un délitement social. « Elle s'inscrit dans nos gestes les plus quotidiens ». Comment peut-on comparer, alors un produit venant d'une multinationale et un autre venant d'une petite entreprise nationale du Sud ? Ces deux semblent ne pas avoir les mêmes chances en ce qui concerne leur écoulement sur le marché et la consommation. L'entreprise nationale aura des difficultés pour écouler sa production au niveau nationale, donc il ne pensera même pas à l'exportation car elle ne pourra pas appliquer un prix très compétitif : la qualité et le prix qui sera certainement très élevé.
La globalisation, « pouvoir d'accumulation, donc des inégalités et de violences.» « La globalisation pèse sur notre identité et notre survie.» C'est un instrument des puissants qui peuvent l'utiliser en bien ou en mal pour ou contre les pays économiquement faibles. Elle intègre le marché international des capitaux et des biens mais par la coercition elle cloisonne le marché de la main-d'œuvre.
La globalisation n'est pas un mal en soi. Son utilité ou non dépend de quel côté on se trouve et de quel usage on en fait. Malgré l'attitude provocatrice de l'auteur, il nous amène à nous interroger sur les mécanismes de la globalisation que l'on soit d'accord avec lui ou non. Cela peut nous permettre de comprendre le phénomène.
La fin de l'Etat dirigiste ?
Malgré la menace de la globalisation, l'Etat moderne reste un acteur principal et incontournable sur la scène mondiale. L'Etat est victime de la globalisation mais elle ne l'a pas anéanti car il reste et est condamné à jouer les seconds rôles (pour les Etats du Sud) mais manipule les organisations internationales et les multinationales (pour les Etats du Nord)
Il y a une crise de l'Etat mais pas de déliquescence de l'Etat : le marché ne se fait pas au détriment de l'Etat car c'est lui qui fixe les règles du marché mais il a des difficultés à le contrôler. Cette recomposition de l'Etat fait que certaines fonctions régaliennes sont révolues à des privés (milices, compagnies privées de sécurité, ONG …).
La fin de l'Etat dirigiste, de l'Etat providence (welfare state) ne veut pas dire que l'Etat est disloqué. En citant le cas de l'Afrique subsaharienne, M. Bayart affirme que « non seulement l'Etat n'est pas victime de la globalisation car il se renforce et se recompose, mais il en est le produit ». Quelle que soit la position que l'on peut prendre, la mondialisation n'est ni un monstre ni un messie. Elle a des aspects positifs et des aspects négatifs mais pour le reste, le débat ne vient que commencer.
Par Oupa Diossine Loppy