
Le monde manjaku est un monde d'entraide. Le manjaku n'apporte pas souvent son aide uniquement de manière ponctuelle. Comme dit le proverbe chinois, au lieu de donner du poisson aux gens mieux vaut leur apprendre à pêcher. C'est le sens de batanan. Par batanan, une personne peut donner un animal à une autre personne pour l'élever et au bout de compte elles se partagent la ‘'production''.
Bâtanan vient du verbe pêtan (attacher). C'est un acte par lequel une personne qui a des animaux domestiques décide de confier un de ses animaux à une autre personne qui peut être un parent très proche ou non. La personne qui bénéficie de cette faveur peut être un ami ou une simple connaissance.
Bâtanan est une forme de redistribution des richesses mais aussi une manière de rendre ses proches indépendants économiquement. Cela leur permet de se prendre en charge. C'est également une façon de maintenir la cohésion sociale.
Avec l'accord des deux parties, celui qui doit recevoir l'animal pour l'élever vient discrètement le chercher le soir. Cet animal peut-être une poule, une truie, une chèvre ou une vache. Elles sont l'argent qui produit et se reproduit et le manjaku désigne d'ailleurs les animaux par le terme argent, uncaam.
Le mot bâtanan est un mot trop chargé plein de codes et de non-dits. Dans un premier temps, on peut le comprendre ainsi : ‘' Qu'ils l'attachent'' (l'animal). On peut aussi avoir une seconde compréhension du mot : ‘' Je te donne la corde'' une expression qui ne veut peut-être pas dire grand-chose en Français mais très riche en Manjaku. Mawëlu pëcar. Cela peut être traduit par, en langage décodé : ‘' Je te donne la possibilité d'avoir un animal.'' Ou ‘'je te fournis les moyens de t'enrichir''.
Comment cela se passe exactement pour la distribution ?
Cela dépend de chaque animal. Tous les animaux n'ont pas la même valeur chez le manjaku. Plus l'animal est important aux yeux du manjaku, plus le partage est compliqué. Pour le partage des petits de la poule, le procédé est simple car le propriétaire prendra toujours la moitié plus un si le chiffre est impair. Par exemple, si la poule a dix (10) poussins, lors du partage, le propriétaire prendra six et laissera quatre (4) à celui à qu'il a confié l'animal. Mais ce partage n'est pas mécanique car il dépend souvent de l'arrangement entre les deux parties. Si le nombre de poussins est pair, il peut prendre deux de plus comme si c'était impair ou trois. Par exemple, si c'est treize (13), le propriétaire pourra laisser six (6) et emporter les sept (7) ou cinq (5) contre huit (8). Rien n'est fixe. Le mode de partage peut varier d'un cycle à l'autre.
Pour le partage des petits de la truie, le mode de partage est presque le même mais il est plus strict. Il est rare, par exemple que le propriétaire ait le même nombre que celui à qui il a confié l'animal pour l'élever. L'écart peut être de trois (3) voire quatre (4) porcelets. En toute circonstance, c'est le propriétaire qui détient les clefs du partage et l'autre, ‘'l'éleveur'', est obligé de se plier.

En ce qui concerne la chèvre, c'est totalement différent. Le propriétaire prend tous les chevreaux du premier au cinquième cycle, tous positifs, c'est-à-dire si les chevreaux ne meurent pas avant l'âge d'être détachés de leur maman. S'il y a un ou trois dans chaque cycle c'est pour le propriétaire. Si au sixième cycle, il y a seul chevreau et ainsi de suite, l''éleveur'' attendra jusqu'au cycle où il y aura plus d'un chevreau pour avoir droit au partage et là on retrouve le procédé que nous avons évoqué pour la poule et la truie.
Pour la vache, c'est très simple. Car il n'y a pas de partage. On peut garder une vache pendant plus de cent (100) ans mais on n'espèrera jamais recevoir un veau un jour. Le berger se contentera du lait et les veaux seront toujours la propriété du propriétaire de la vache. Avec les produits de vente du lait, si le berger est organisé il pourra acheter une vache un jour et devenir ainsi propriétaire. Le bœuf est l'animal le plus important dans la société manjaku.
Le mode de partage du produit peut ne pas être toujours le même partout dans les gëccak manjaku. Les différences peuvent se noter d'un village à un autre. C'est le cas du village Kajinjassa qui vous est ici livré. Mais quel que soit le mode du partage, il y a une chose qui reste constante : l'entraide. Ce phénomène en tant que tel est essentiellement intéressant pour comprendre la notion de biens comme richesse chez le manjaku. Une communauté qui loue la concurrence et la communauté des biens. Le manjaku dira : ‘' C'est notre …'' ‘' Ce sont nos …''. Il aime partager mais bannit la paresse. Les paresseux ont peu de place dans le monde manjaku.
Aucun individu à qui on a confié un animal ne tentera jamais de voler soit en cachant le nombre de têtes de bêtes vivant soit en déclarant mort l'animal qui lui a été confié. Le mauvais sort s'abattra sur lui et ses progénitures s'il le faisait. Bâtanan est donc un acte qui joue un rôle social en ce sens qu'il renforce la cohésion sociale mais aussi économique car il permet aux individus de posséder un bien qu'il peut multiplier.
Oupa Diossine Loppy